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Les descendants de Guilhem de Gellone perpétuent le Cycle du roi Arthur

Le Dernier des Mérovingiens par Évariste-Vital Luminais, Musée des Beaux-Arts de Carcassonne.

Le Dernier des Mérovingiens par Évariste-Vital Luminais.

Je dois ici faire mon Mea Culpa puisque, comme le dit le proverbe, « il n’y a que les fous qui ne changent pas d’idée ». Suivant ce populaire adage qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire, je me vois dans l’obligation de réfuter la théorie qui fait de Sigisbert VI dit Ursus, le descendant des Exilarques de Babylone. [1] J’avoue m’être laissé emporté par les théories de A. J. Zuckerman [2] largement diffusées sur internet et par différents auteurs, dont Henry Lincoln, Michael Baigent et Richard Leigh. [3]

Je crois maintenant que Zuckerman véhicule des faussetés concernant l’aristocratie languedocienne et la descendance de l’exilarque Natronaï ben Zabinaï. Selon lui, dès son arrivée, Makhir (fils de l’exilarque) fut installé à Narbonne, où Pépin le Bref lui accorda un grand patrimoine foncier, malgré les protestations du pape Etienne et le fit marier.

Se fondant sur les chansons de geste du cycle de Guillaume d’Orange, M. Zuckerman arrive à la conclusion que Makhir, anobli et surnommé Théodoric (ou Thierry), a épousé la propre sœur de Pépin le Bref, Aude ; apparenté ainsi à la famille carolingienne, le dirigeant (« Nassi ») juif, chef incontesté de la juiverie du royaume des Francs, devint en même temps comte de Septimanie et obtint en 791 privilèges qui, selon la reconstitution de leur teneur par l’auteur, l’original étant perdu, représentent le fondement du statut privilégié des Juifs en Languedoc et en Catalogne. Mort en 793, Makhir-Théodoric fut remplacé dans tous ses honneurs et offices par son fils Guillaume, duc de Toulouse et marquis de Gothie, le véritable commandant en chef des armées de Louis, roi d’Aquitaine.

J’ai consulté avec une attention particulière les textes du professeur Aryeh Graboïs. [4] Allant à l’encontre de Zuckerman, le savant écrit que ce dernier « insinue que la propre sœur de Pépin le Bref, Aude, aurait été l’épouse de ce descendant du roi David. Encore une hypothèse que l’on a le droit d’avancer, à la condition que les époux soient de la même religion ; mais comment expliquer le consentement d’un roi carolingien à l’abjuration de la foi chrétienne par un des membres de sa famille et sa conversion au judaïsme ? Inutile de mentionner que le fait, s’il eût jamais lieu, et l’auteur lui-même en doute, aurait fait du bruit, beaucoup plus que les protestations acerbes d’Etienne III contre la concession de domaines aux Juifs dans la Narbonnaise. Si, par contre, Makhir avait abjuré le judaïsme, le problème d’une principauté juive dans la France du Midi n’aurait pas existé ; une fois converti au christianisme, il serait chrétien à part entière. C’est ainsi que, faute d’accepter la version littérale du texte (dont il défend l’authenticité), à savoir le mariage de Makhir avec une fille d’un des grands propriétaires juifs de Narbonne, l’auteur suppose qu’il y eut mariage politique, sans expliquer qui aurait pu le célébrer, ni comment ». [5]

Dans un autre article, Aryeh Graboïs écrit : « La légende narbonnaise qui attribue à la famille des chefs de la communauté locale la descendance du lignage royal israélite, par le truchement de la dynastie des Exilarques mésopotamiens, contribua sans doute à l’exaltation de la renommée et du prestige de cette famille. » (…) « L’œuvre en occitan du Pseudo-Philomène, consacrée aux gestes de Charlemagne dans la province, contient la version retenue par la population chrétienne du Languedoc, qui comporte des éléments différents de ceux qui avaient été retenus par l’auteur de la légende hébraïque de Narbonne ». [6]

Saint Guillaume ermite. Peinture d'Antonio de Pereda, vers 1630 (Académie royale des beaux-arts de San Fernando, Madrid).

Saint Guillaume ermite. Peinture d’Antonio de Pereda, vers 1630 (Madrid).

Pour ma part, je considère que les travaux de Aryeh Graboïs qui se basent sur des références historique précises et exactes – contrairement aux conjectures de A. J. Zuckerman – sont sérieux et dépassent celles-ci. [7] La famille des Guilhelmides dont fait part Zuckerman dans son ouvrage est issue des Francs, et non pas des Exilarques de Babylone comme il le suppose.

J’ai passé la nuit dernière à réviser mes notes personnelles et j’en reviens donc à mes premières hypothèses. Comme l’affirment déjà plusieurs historiens, Guilhem de Gellone est le fils de Thierry d’Autun, lui-même auréolé de mystère. Par contre, ce dernier n’est pas le surnom de Makhir, fils de l’exilarque Natronaï ben Zabinaï, mais plutôt le fils de Childéric III considéré comme le dernier membre régnant de la dynastie mérovingienne. Celui-ci fut déposé par Pépin le Bref, tonsuré et enfermé au monastère de Saint-Bertin, près de Saint-Omer, tandis que la reine fut reléguée dans le monastère Notre-Dame de Soissons et son fils Thierry enfermé encore enfant au monastère de Fontenelle où il devint clerc. Dans tous les cas, les dates chronologiques correspondent, corroborant parfaitement cette hypothèse. Rien n’exclut, comme cela se faisait couramment à l’époque carolingienne, que Théodérik, de noble extraction, soit un jour sorti de son monastère pour épouser la princesse Aude Poher, fille de Aude d’Autun, duchesse douairière de Bretagne, et du mérovingien Daniel Poher. De ce mariage naquit aussi un petit-fils en la personne de Salomon III de Poher, roi de Bretagne.

« Dom Bouquer (V. 187. D) nous a conservé un texte qui donnerait à penser que dans le couvent de Sithiu, Hildérik III était traité non en simple moine, mais en prince. Ce texte précieux est emprunté à la Chronographie de Theophane, qui vivait aux débuts du IXe siècle. Il est grec et se rapporte à l’an 757, huitième année du règne de Léon, empereur d’Orient. » [8]

Cette période de l’histoire est très obscure car elle cache justement une réalité : la descendance et la continuité du lignage mérovingien au sein de la famille des Guilhelmides et des seigneurs du Languedoc. Il en est de même avec l’assassinat de Dagobert II et la survie de son fils Sigisbert IV qui aurait été rescapé dans le Razès. Cette partie de l’histoire est aussi occultée. Comme l’écrivent justement Thierry et Hélène Bianco : « Malheureusement, les généalogies des grandes dynasties moyenâgeuses n’ont pas été conservées dans les mémoires collectives. Le matériau à notre disposition aujourd’hui pour reconstruire ces filiations est bien mince et le résultat porte forcément à polémique ». [9]

Prise de Jérusalem par les Croisés, 15 juillet 1099, Godefroy de Bouillon rendant grâce à Dieu en présence de Pierre L'Ermite, Emile Signol.

Prise de Jérusalem par les Croisés, 15 juillet 1099, Godefroy de Bouillon rendant grâce à Dieu en présence de Pierre L’Ermite, Emile Signol.

Le grand Guilhem de Gellone s’assimile à Roland de Roncevaux et son lignage perpétue le Cycle du roi Arthur. Le secret du Graal se trouve sans contre-dit au sein de cette lignée royale. Comme l’écrit Léon Gautier, professeur à l’école des chartes :

« Il s’agit de cet autre Roland, de cet illustre capitaine de Charlemagne, de ce Guillaume qui a donné naissance à l’une de nos trois grandes gestes, de ce duc d’Aquitaine qui en 793 sauva la France des Sarrazins, de ce vaincu de Villedaigne dont la popularité peut se comparer à celle du vaincu de Roncevaux ». [10]

En cela, le prince Ursus n’est pas un mythe. Il a bien existé. Arrière-petit-fils du fondateur de l’abbaye bénédictine Saint-Guilhem-le-Désert, il fut l’époux de Cunégonde, dont sont issues les maisons de Joinville et de Boulogne, et de Berthe d’Italie, dont est issue la maison de Châtillon. Quatre générations plus tard, Eudes de Châtillon devint pape sous le nom d’Urbain II et prêcha la première croisade en 1095. Un an plus tard, les contingents sont réunis. Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lotharingie et son frère Baudouin de Boulogne ont rejoint l’expédition, ainsi que le frère du roi, Hugues de Vermandois, Robert II de Normandie et Étienne de Blois. Bohémond, fils aîné de Robert Guiscard, décide lui aussi de se croiser.

Mais ceci est une autre histoire…

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NOTES ET RÉFÉRENCES :

  1. « Une autre image illustrant le prince Ursus, vicomte de Nîmes au IXe siècle » ; « Bouillargues : du prince Ursus, vicomte de Nîmes, aux seigneurs de Bollanicis » ; « Paul Boyer de Bouillane, l’éminence grise derrière le Grand Monarque » ; « Des Templiers de Bollana à Raimond de Bollène, archevêque d’Arles » ; « Les de Bouillanne, chevaliers Templiers de la Commanderie de Richerenches ».
  2. A. J. Zuckerman, A Jewish Princedom in Feudal France, 768-900, Columbia University Studies in Jewish History, Culture and Institutions, t II, New- York, 1972.
  3. L’énigme sacrée, par Henry Lincoln, Michael Baigent et Richard Leigh. Pygmalion, Paris 2004.
  4. Professeur à l’Université de Haïfa, Aryeh Graboïs consacre ses recherches à l’histoire sociale et religieuse de la France médiévale, ainsi qu’aux rapports entre juifs et chrétiens au Moyen Age ; il a notamment publié une Typologie des sources hébraïques médiévales.
  5. Aryeh Graboïs : Une principauté juive dans la France du Midi à l’époque carolingienne ?. Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale. Année 1973. Volume 85, Numéro 112, pp. 191-202.
  6. Aryeh Graboïs : Le « roi juif » de Narbonne. Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale. Année 1997. Volume 109, Numéro 218, pp. 165-188.
  7. N.D.A. – Jacques-Sylvain Klein m’écrivait suite à la lecture du présent article : « Pour autant, les travaux d’Aryeh Graboïs, qui portent surtout sur les XI°-XIII° siècles, ne fournissent pas de réponse solide quant à l’origine du royaume juif de Narbonne. Affirmer, comme il le fait, que l’ascendance davidique de la dynastie narbonnaise relève d’un processus légendaire est une facilité assez classique, même si les références qu’il fait à la légende carolingienne sont intéressantes. Je crois qu’il faut aller beaucoup plus loin. Qu’un /rex judaeorum/ ait dirigé, pendant plusieurs siècles, les communautés juives de Septimanie est indubitable. Que la fonction ait été héréditaire ne l’est pas moins. La seule question qui se pose est de savoir si les rois, bien identifiés, des XI°-XIII° siècles descendent ou non de Makhir et selon quelle généalogie » (courrier du 17 janvier 2017).
  8. Jules-Stanislas Doinel : Note sur le roi Hildérik III. 200 exemplaires numérotés. BBadie, Libraire-Éditeur. Carcassonne 1899, p. 24.
  9. Thierry et Hélène Bianco : Qui sont les Guilhermides ?. Hélène et Thierry vous invitent à partager leurs travaux… Généalogie familiale, Généalogie moyen-âgeuse, documentation. Ancelle (Hautes-Alpes) 23 août 2010.
  10. Léon Gautier : La Chanson de Roland. Texte critique, traduction et commentaire. Ouvrage couronné par l’Académie française et l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Cinquième édition. Publié par Alfred Mame et Fils. Tours 1875, p. xiij.
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